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La danse,
un sport de haut vol

Floriane Bigeon: «Grâce à la danse, je peux ressentir, partager et échanger des émotions fortes avec le public.» © Lindsey Viegas

Danseuse du Béjart Ballet Lausanne depuis 9 ans, originaire de Bretagne, Floriane Bigeon commence la danse vers l’âge de 8 ans. Après avoir fait le Conservatoire régional de Paris, elle est entrée à l’Ecole-Atelier Rudra Béjart Lausanne en 2013, avant d’intégrer la compagnie en 2016. Avec enthousiasme, elle nous plonge dans les coulisses de la danse.

«Diagonales»:

Quelle signification la danse a-t-elle pour vous?

Floriane Bigeon: Pour moi, la danse, c’est un moyen d’ex pression. Elle nous permet de faire passer des messages, d’exprimer ce que nous n’arrivons pas forcément à dire. Grâce à la danse, je peux ressentir, partager et échanger des émotions fortes avec le public. Cette discipline est un langage qui parle au travers du corps, du mouvement. C’est un langage universel qui rassemble, et je trouve cela très beau. Personnellement, la danse peut me soulager et me permet de revenir à l’essentiel, à la simplicité d’être moi et de me dire «je suis là», «je fais cela», plutôt que de rester centrée dans ma tête sur des futilités qui ne me font pas du bien. Passer par le corps permet de se sentir plus léger, plus libre.

Quelles sources d’inspiration représente pour vous le chorégraphe Maurice Béjart?

Pour moi, il y a l’authenticité, la sincérité et la précision du mouvement. Nous ne faisons pas un mouvement juste pour lui-même. Le travail du regard est également essentiel dans l’apprentissage béjartien. Cette compagnie, son chorégraphe, cela m’inspire la force, la puissance, et j’aime particulièrement la prestance des danseurs.

C’est magnifique de voir des gens danser. Mais cela l’est encore plus quand ces personnes dégagent une intention. Elles ont quelque chose à donner, elles vivent vraiment la danse, plutôt que de simplement exécuter les pas. C’est comme s’il y avait un sens caché. Une sorte de jeu théâtral, une signification, une histoire. Ce n’est pas mécanique, c’est très vivant. En regardant des ballets de Maurice Béjart, nous pouvons voir et comprendre comment il faisait bouger les danseurs sur scène. Les dessins que cela crée. Ce sont des tableaux vivants.

La danse représente une discipline journalière. Quelle est la place de la discipline dans votre quotidien?

Les danseurs, ce sont des athlètes de haut niveau. Mais souvent, en tout cas du point de vue des lois, nous ne sommes pas reconnus en tant que tels. Nous sommes des danseurs professionnels, mais c’est plus le côté artistique qui est reconnu, bien que la discipline fasse partie intégrante de notre entraînement. L’aspect physique et l’aspect artistique se complètent. Notre corps est notre outil de travail, donc nous devons vrai ment en prendre soin. C’est précieux. La danse a besoin d’être complétée par un entraînement physique, c’est-à-dire un renforcement musculaire, une mobilité accrue et une récupération active (de faible intensité). Il y a des danseurs qui doivent renforcer telle partie de leur corps, d’autres qui doivent plutôt l’assouplir. L’entraînement varie en fonction du besoin de chaque danseur. Nous faisons aussi appel à la mémoire du corps. Bien souvent, nous anticipons notre position, le pas suivant à faire, parce qu’il faut toujours un peu anticiper. C’est la même chose pour les sportifs. Il faut faire confiance au corps, car nous répétons tellement!

Le Béjart Ballet Lausanne a une renommée mondiale. Comment gérez-vous la pression avant et pendant un bal let ou une représentation publique?

Je suis suivie par une psychologue du sport depuis maintenant presque dix ans. Personnellement, j’utilise les dis cours internes, des discours positifs envers moi-même : «Comment est-ce que je me parle?». J’essaie d’être beaucoup plus indulgente et positive, dans la formulation de ce que je me dis intérieurement, au quotidien. Je me dis que je vais arriver à atteindre tel ou tel objectif. Je me le répète pour me convaincre et mettre les choses en place. C’est aussi quelque chose que je fais pendant des exercices de respiration, par exemple : quand j’inspire, je me dis que je prends tout le positif, et quand j’expire, je relâche tout le négatif. Ce n’est pas toujours facile à appliquer, mais comme toute discipline, l’important est de continuer et de persévérer.

Il y a une phrase en anglais qui dit «Fake it until you make it», qui signifie faire comme si c’était déjà fait, jusqu’à ce que cela arrive vraiment. Même si nous n’y croyons pas au début, cela devient réel au fur et à mesure.

Nous pouvons aussi visualiser la chorégraphie, en la rejouant dans notre tête, en voyant comment nous aime rions l’exécuter, sans erreur. Cela fait partie des astuces que nous pouvons apprendre, qui nous aident sur le plan de la préparation mentale. Tous ces petits exercices sont bénéfiques pour avoir un regain de confiance en soi et d’énergie. C’est un métier tellement prenant que, parfois, nous pouvons en oublier le bonheur que cela nous procure de danser. Nous sommes tellement centrés sur la technique! Nous nous en faisons des montagnes, alors que finalement, ce n’est que de la danse. Ainsi, relativiser permet aussi de se déstresser.

Comment aborde-t-on le sujet de la santé mentale dans le domaine de la danse?

Alors, malheureusement, selon moi, ce sujet n’est pas assez abordé, voire pas du tout. J’ai justement eu la chance, un jour, d’en discuter avec ma physiothérapeute qui me suivait après une opération du genou. Elle m’a conseillé de contacter un psychologue du sport. Une fois que j’ai pris mon premier rendez-vous, j’ai été soulagée de me dire qu’une personne neutre et compétente dans ce domaine spécifique allait pouvoir me donner des clés pour m’en sortir mentale ment et continuer à tenir, continuer à m’accrocher et à relativiser. Tous les danseurs ne sont pas suivis par un psychologue du sport. C’est un choix personnel.

Je sais que le Béjart Ballet Lausanne veut améliorer le plan «santé». C’est un sujet qui a été abordé, en lien avec la préparation mentale. Nous croisons les doigts pour que cela puisse se faire, parce que c’est extrêmement important. Cela peut aussi prévenir des blessures.

La danse est connue pour être une pratique très exigeante. Quel impact a-t-elle sur votre santé mentale ?

Alors la danse, c’est une pratique très exigeante et, au stade professionnel, elle fait partie du monde des élites. Il y a très peu de places, beaucoup de compétition. La danse a pu me faire mal parfois, mentalement, mais aussi physiquement. Le corps en prend un coup. A côté de cela, pour moi, c’est surtout très libérateur.

Y a-t-il eu des moments où votre équilibre psychique a été particulièrement mis à l’épreuve ?

Bien sûr que oui (rires). De nombreuses fois. Il peut y avoir l’apprentissage de nouvelles chorégraphies, les doutes. Ensuite, devoir danser sur scène est également stressant, parce que c’est une chose de le faire en studio, c’en est une autre de se retrouver sur scène, avec les lumières, car nos repères habituels sont mis à l’épreuve. Mais finalement, je me remercie et je remercie aussi mon corps de ne pas me lâcher. J’arrive maintenant à me féliciter. Parce que pour moi, chaque victoire, aussi petite soit-elle, doit être célébrée. Je m’encourage, j’encourage mon corps, ma tête.

Pensez-vous que la danse puisse améliorer la santé mentale de tout le monde ?

Moi, j’en suis convaincue. Il existe même la danse-thérapie qui permet de se libérer par le mouvement. Une personne qui va danser dans son salon va se faire du bien. Cela apporte du plaisir et de la détente et permet de lâcher des émotions. Ce n’est pas forcément que de la joie, mais c’est bien de pouvoir vivre ses émotions par le corps plutôt que de tout garder en soi. Cela peut faire pleurer, mais ça soulage et c’est apaisant.

D.M

“La danse est un langage universel»

Les danseurs professionnels sont des athlètes pour qui l’aspect physique et l’aspect artistique se complètent. © Ana Ksovreli