Défis et dérives
Les corps à sculpter et les performances sur les réseaux sociaux génèrent des attentes irréalistes chez les consommateurs de contenus.
Les défis sportifs extrêmes ont la cote sur les réseaux sociaux. Les applications qui mesurent les performances physiques connaissent, elles aussi, un grand succès. Sans oublier l’ultra-sport et ses challenges, où les limites sont repoussées toujours plus loin. Certains influenceurs prônent ainsi la performance à tout prix, sans forcément mesurer l’impact réel de leurs messages.
Thibaud Delapart, alias Tibo InShape, motivait ses abonnés à coups de dénégations de la réalité de la dépression dans une vidéo qui a fait l’objet d’une polémique, l’obligeant à s’ex cuser auprès des internautes, qui lui ont rappelé à juste titre que cette maladie n’était pas de la fainéantise. Pour comprendre les défis sportifs sur les réseaux sociaux et ceux qui y adhèrent, il est utile de se pencher sur la ques tion de l’influence et des influenceurs.
QU’EST-CE QUE L’INFLUENCE?
En 1970, le sémiologue français Claude Bremond définissait l’influence comme l’idée de «rallier un auditoire à ses vues» et de «modifier les dispositions de la personne influencée à l’égard d’une situation présente, ou d’événements futurs auxquels elle est susceptible de participer». La notion n’était déjà pas nouvelle.
En 1959, le sociologue américain Erving Goffman parlait de mise en scène du quotidien. Ainsi, la façon de paraître décide du statut socio-économique, de l’idée que l’individu se fait de lui-même, de ses dispositions à l’égard d’autrui, de sa compétence et de son honnêteté.
Erving Goffman explique qu’il est possible de tromper son monde, de simuler une persona. Tout passe par ce que des individus projettent sur d’autres personnes, en se basant sur des informations au premier coup d’œil ou sur des stéréo types. Des impressions. Il y a un moi intime et un moi social. Le sociologue parle de l’«acteur social» comme celui qui met en scène son identité.
NOTORIÉTÉ ET AUDIENCE
Il n’existe à l’heure actuelle aucune définition légale de l’in f luence en Suisse. En France, néanmoins, relèvent Hélène Bourdeloie et Alix Bénistant, spécialistes des sciences de l’information et de la communication, c’est un statut pure ment «éditorial», dans le sens d’une production non journa listique diffusée sur une plateforme. Il s’agit de «mobiliser sa notoriété auprès de son audience pour communiquer». Certains influenceurs, y compris sportifs, peuvent être confondus avec des militants défendant des causes jugées louables, comme des questions de droits humains. Sou vent néanmoins, il s’agit de vendre un produit, en intégrant le fameux «espace de cerveau disponible», distrait par le lifes tyle mis en scène de l’influenceur-euse.
INFLUENCEURS
Le vidéaste et essayiste Benjamin Patineau, lui-même créa teur de contenus, soutient que le culte de la performance sert souvent à vendre un surhomme, donc du vent. Dans notre monde, il a une valeur marchande. L’acteur social devient un produit, et son idéologie, sa performance est quelque chose que nous devons nécessairement atteindre, afin d’obtenir un certain statut. Cela entre dans la notion de «cadre» d’Erving Goffman, soit la manière dont les individus jugent une situation. Un exemple de «cadre» serait la façon dont un évènement est dépeint par les médias: qu’il s’agisse de «Mediapart» ou de «CNews», la nouvelle sera cadrée différemment.
CRÉATEURS DE CONTENU
Le terme «d’influenceur» se développe à partir des années 2010, indiquent Hélène Bourdeloie et Alix Bénistant. C’est à cette époque qu’Internet devient mobile. L’«influenceur» se conjugue souvent au féminin. Au masculin, le «créateur de contenu» fait plus sérieux. Le monde est passé à une hyper-connectivité obligatoire, relèvent les professeurs en marketing du sport Gashaw Abeza et Jimmy Sanderson. Cette nouvelle dynamique a un effet sur l’influence. De réseaux sociaux permettant de res ter en contact avec famille et amis, nous sommes passés à un modèle où nous suivons des célébrités.
GOUROUS
Selon une étude du site Fortune.com, seuls 2 influenceurs de fitness sur 10 savent de quoi ils parlent. D’ailleurs, il est également important de savoir que ce n’est pas forcé ment la santé de leurs abonnés qui les motive, mais plutôt leur notoriété. Car ces stars des réseaux sociaux sont très douées pour manipuler les algorithmes afin d’augmenter leur audience. Elles sont avant tout là pour vendre, montrant des transformations «avant-après» de leur corps, sans que l’on sache ce qui se passe hors caméra. C’est pour cette raison qu’il est nécessaire de se renseigner avant de se lancer des défis sportifs pouvant s’avérer néfastes pour celles et ceux qui voudraient les appliquer.
Des corps de rêve
Alors que le sport est considéré comme une composante indispensable à la santé, la manière dont nous le pratiquons n’est pas toujours saine et peut causer souffrance, blessure, isolement social et addiction.
Le sport excessif peut ressembler à une fuite en avant pour éviter la dépression, dans une société qui pousse au burn-out, relève Quentin Froment, sociologue.
Le «75 Hard Challenge» est un bon exemple de défi extrême, qui promet une transformation physique et mentale en 75 jours. Il préconise l’arrêt de la consommation d’alcool (un bon point), un régime alimentaire très strict et deux séances de 45 minutes de sport par jour. Le tout sans aucune journée de récupération. Autant dire que les risques de blessure, d’épuise ment sont accrus, sans parler des troubles alimentaires liés à une diète trop stricte. Ce genre de défi peut provoquer un état d’esprit de type «tout ou rien», néfaste pour la santé mentale.
ATTENTES IRRÉALISTES
Les chercheurs Jack Cooper, Quinn Campbell et Tamlin Conner se sont notamment intéressés à l’impact psychologique des influenceurs sur les personnes qui s’en inspirent. Ils ont démontré que ceux qui les suivaient avaient tendance à consommer davantage de fruits et légumes et à s’adonner à une activité physique plus intense. Alors que cela aurait dû développer un niveau de bien-être accru, ils ont souffert paradoxalement d’une détresse émotionnelle plus élevée que ceux qui avaient adopté le même mode de vie sans suivre des influenceurs, tout en risquant fortement de développer des comportements compulsifs et obsessionnels, en sport et en nutrition.
Il faut également être conscient que les images de corps sculptés, qui apparaissent sur les réseaux sociaux tels des déités grecques, sont souvent le résultat de très nombreuses heures d’entraînement, quand ils ne sont pas carré ment retouchés numériquement. Cela génère des attentes irréalistes, créant chez les consommateurs de ce type de contenus complexes et mal-être.
STRAVA
Strava est une application enregistrant les performances aussi bien pour le running, la randonnée que pour le cyclisme. Signifiant «s’efforcer», «s’appliquer», en suédois, elle a pour mot d’ordre le principe de «rejoindre pour enre gistrer [les données sportives], rester pour la communauté». L’application a pour but de promouvoir l’engagement et l’amélioration des performances au sein de la communauté d’utilisateurs. Le problème devient alors une forme de pres sion sociale, où il faut en faire toujours plus. Ainsi, le risque du burn-out sportif pointe à l’horizon.
Certains ont renoncé à utiliser Strava, ou ont choisi de modifier leurs paramètres en passant en mode «privé» pour des raisons de sécurité, l’application donnant des indications sur leurs habitudes d’entraînement, les lieux, les horaires… Ils ont eu besoin de se protéger d’une certaine forme de harcèle ment, car tous leurs résultats se voyaient aussitôt examinés et critiqués. Les cyclistes sont particulièrement concernés par ce manque de confidentialité, révélant l’emplacement de leur domicile. Leur matériel peut ainsi être dérobé.
Ceux qui ne sont pas en quête de performance, mais en quête du plaisir de courir pour soi, se sentent pour ainsi dire obligés d’améliorer leurs résultats, se soumettant ainsi à une pression qui n’a pas lieu d’être, au point de modifier leur entraînement… ce qui les conduit en fait à répondre aux attentes des autres et non des leurs
ULTRA-PERFORMANCE
Tatjana Bill, doctorante à l’Institut des sciences du sport de l’Unil, et Roberta Antonini Philippe, psychologue du sport, partent du principe que l’ultra-endurance revêt une aura de sérieux. C’est une «ultra sous-culture». Les passionnés vivent, mangent, boivent, s’habillent et pensent en fonction de leurs performances. Les deux chercheuses distinguent toutefois une passion harmonieuse, où la motivation augmente le bien-être, et une passion disharmonieuse, où nous retrouvons la notion de bigorexie.
La bigorexie est un besoin compulsif de pratique sportive. Une addiction reconnue par l’OMS, qui touche entre 10% et 15% des pratiquants réguliers. Daniele Zullino, méde cin-chef du Service d’addictologie des HUG, explique: «La répétition des gestes et la libération de dopamine peuvent entraîner des comportements addictifs, comparables à ceux observés avec des substances comme l’alcool ou la nicotine.» De plus, comme toutes les addictions, la bigorexie peut nuire à la vie familiale et conduire à l’isole ment social.
AVANTAGES
La gestion des feed-back est essentielle en matière de motivation et d’estime de soi, lorsqu’on pratique une acti vité sportive. La convivialité, la confiance en soi entraînent un sentiment de maîtrise, voire un sentiment de supério rité sociale. Les jeunes de la génération Z, selon des socio logues indonésiennes (Hanif Ardana Heidianto et Dwi Gan sar Santi Wijayanti), s’intéressent beaucoup à leur santé, y compris physique. Vu leurs compétences en technologies mobiles, leur approche face aux applications diffère de celle des générations précédentes. Des sports peu exigeants, où la notion de «fun» est possible, les encouragent davantage.
Si la plupart des applications mobiles entraînent l’inacti vité, quand le but est de faire bouger, tout n’est pas mau vais dans les applications sportives. Pour commencer, ces logiciels permettent de maintenir une motivation, lorsque les utilisateurs ne se comparent qu’à leurs propres perfor mances ou à celles de sportifs de même niveau. Une pas sion devenue style de vie peut apporter un sens à l’existence, ce qui est essentiel au bien-être. Il s’agit toutefois de faire étalage de sa compétence – ou du moins de ne pas mon trer son incompétence –, d’après le psychologue du sport Didier Delignières.
Les technologies ne procurent pas nécessairement un effet positif chez les personnes qui ne font pas partie des caté gories ciblées, relèvent les chercheuses françaises Meggy Hayotte et Fabienne d’Arripe-Longueville. Le fait de ne pas avoir d’affinités avec les technologies mobiles, peut décou rager. Il en va de même pour qui est en situation d’obésité. Néanmoins, chez les jeunes, une bonne connaissance des réseaux sociaux accroît l’acceptabilité des applications sportives. Le fait de percevoir une facilité d’utilisation, d’en registrer les progrès, le «ludisme informatique», et surtout le plaisir entrent dans la motivation.
Car, dans la motivation, relève Didier Delignières, réside l’idée de faire preuve de compétences, d’éprouver de l’estime de soi dans la maîtrise, l’effort et la persistance. Avec des applications sportives, la motivation peut rester autoréférentielle. C’est quand elle est orientée envers autrui qu’elle peut pousser à la bigorexie, où l’on ne court plus pour soi, mais pour les autres. Toujours est-il que, pour faire mieux, se dépasser, il faut des feed-back sur ses progrès. Cela engendre une plus grande persistance de l’effort. Didier Delignières n’en relève pas moins que les résultats sportifs peuvent booster l’ego: «Je l’ai fait!», «J’ai grimpé cette montagne!». Et le plaisir est là! Ce n’est pas parce que c’est invisible sur une app que cela ne s’est pas produit, contrairement à l’aphorisme qui veut que seul ce qui apparaît compte.
I. D. et S. C
POUR ALLER PLUS LOIN
«La mise en scène de la vie quotidienne: la présentation de soi», tome 1, Erving Goffman, Les Editions de Minuit, 1996.
«Les cadres de l’expérience», Erving Goffman, Les Editions de Minuit, 2007.
«Psychologie du sport», Didier Delignières, «Que sais-je?», 2024.
«Influences et rapports de minoration», Hélène Bourdeloie et Alixe Bénistant, «Open Edition Journals», 2024.
«La fabrique des normes à l’ère de la plateformisation néo libérale», Hélène Bourdeloie et Alix Bénistant, «Open Edition Journals», 2024.
SOURCES