Accompagner les sportifs
Gauthier Descloux durant le match opposant le ZSC Lions et le Genève-Servette, en Ligue nationale suisse, Zurich, 2021.
Ancien gardien de hockey professionnel, Gauthier Descloux a traversé un épisode dépressif qui l’a éloigné du sport de haut niveau. Un parcours inspirant, marqué par un travail d’introspection et une volonté de mettre son expérience au service d’autres sportifs. Rencontre.
«Diagonales»: Aujourd’hui, quelle place le sport occupe-t-il dans votre vie?
Gauthier Descloux: c’est une bonne question, parce qu’il y a deux semaines, je n’aurais pas répondu la même chose. Plus ça avance, plus le sport reprend du territoire dans ma vie. J’ai eu besoin d’une grosse coupure et d’une vraie dis tance avec le hockey. A un moment, j’avais même de la peine à encore m’identifier à mon sport. Et puis, petit à petit, ça revient. La curiosité revient, l’envie aussi. Je fais un peu de fitness classique. Mais, surtout, je coache des gardiens et gardiennes de but. Au début je faisais ça à une très petite échelle et, plus ça avance, plus j’y prends du plaisir.
Qu’est-ce que cela vous apporte aujourd’hui?
C’est un club féminin qui m’a redonné cet élan de passion pour le hockey. Avec ses membres, j’ai découvert un autre rapport au sport. Les émotions sont beaucoup plus assumées. Par exemple, quand je demande à ma gardienne comment elle se sent avant un match, elle me répond simplement: «Je suis stressée.» Elle ne se pose pas mille questions, elle sait qu’elle l’est. Les garçons le sont probablement aussi, mais ils le disent peut-être moins… “Après un match, l’adrénaline met énormément de temps à redescendre» Les joies sont très vocales, les déceptions aussi peuvent être très fortes. Parfois, elles pleurent, mais elles continuent toujours d’avancer. Chez les garçons, la frustration peut se traduire autrement: on crie, on tape, ça peut finir par une pénalité stupide ou une bagarre. Là, c’est différent, et je trouve cela très intéressant à observer. Le fait d’être aujourd’hui papa d’une petite fille nourrit aussi cette curiosité, j’ai encore plus envie de comprendre et d’observer ces dynamiques, de voir comment les choses se vivent et s’expriment différemment. J’aime beaucoup coacher et découvrir l’approche d’une équipe féminine par rapport à une équipe masculine, c’est tellement différent.
Le rôle de gardien, très exposé, a-t-il influencé votre manière de gérer ce que vous viviez psychologiquement?
Oui, parce que c’est presque un sport individuel dans un sport collectif. L’impact sur le résultat est énorme. On ne peut pas se cacher. Souvent, un gardien est soit le meilleur joueur du match, soit le moins bon. La moindre erreur se voit immédiatement, alors que ce n’est pas forcément le cas pour les autres joueurs. A un moment donné, il y a eu un trop-plein. La sphère privée, l’arrivée d’une petite fille, le manque de sommeil, le sport qui ne va pas… tout cela est venu d’un coup.
Comment cicatrise-t-on une blessure mentale?
Pour moi, dans les grandes lignes, ce n’est pas très différent d’une blessure physique. Il faut du temps et un processus de guérison. J’ai eu pas mal de blessures physiques, notamment des déchirures. L’idée, à chaque fois, c’était de retendre les fibres dans la bonne direction pour éviter que ça se redéchire. Et parfois, malgré tout, ça arrive. Je pense que c’est pareil avec la tête: il y a des fragilités, des cicatrices qui restent. Comme pour une blessure musculaire, il faut apprendre à reconnaître certains signaux, à s’observer. Par exemple, quand le manque de sommeil commence à avoir un impact sur l’humeur. Et puis, ce qui est fondamental, c’est de développer de l’empathie envers soi-même. Nous sommes souvent extrême ment durs avec nous-mêmes, nous attendons beaucoup, sans toujours se demander si ce que nous vivons fait encore sens pour nous
L’activité physique a-t-elle joué un rôle dans votre rétablissement?
Oui, je n’ai jamais complètement arrêté. Mais j’ai changé ma manière de faire. Je faisais simplement ce qui me faisait du bien. Par exemple, de la musculation, parce que j’y prenais du plaisir. L’idée n’était plus du tout d’être performant, mais vraiment d’être dans le bien-être. Mon psychologue et mon psychiatre m’ont aussi sensibilisé au fait qu’il était important de garder une activité physique pendant cette période
Quand on parle de dépression ou d’autres troubles de l’humeur, on entend des injonctions: «Il suffit de se bouger» ou «Pense positif». Quel message adresser à celles et ceux qui entendent ces remarques?
C’est compliqué, parce que ces personnes se le disent déjà. Elles se jugent déjà, se mettent la pression. Je pense que personne n’est à l’abri de ce genre de moment. Et tant mieux pour ceux qui ne le traversent jamais. Mais ces phrases peuvent être très difficiles pour les personnes qui souffrent. Dans ces situations, j’aime bien l’idée d’«ajouter une information», comme le dit mon ami Sacha Popovic, qui est psychologue. Un exemple simple: vous êtes derrière une voiture qui roule très lentement, vous vous énervez, vous ressentez de la colère. Et puis vous dépassez la voiture, et vous voyez que c’est une personne âgée qui est au volant. D’un coup, vous avez une information en plus, et votre émotion change. Et donc… peut-être simplement se rappeler que l’autre ne sait pas ce que l’on vit. Cela ne rend pas telle ou telle remarque juste, mais cela peut apaiser la réaction.
Selon vous, qu’est-ce qui devrait évoluer dans le monde du sport?
La préparation mentale devrait être beaucoup plus intégrée dans le parcours des sportifs. Mais cela ne peut pas être imposé. Pour que ça fonctionne, il faut que la démarche vienne de la personne. Il y a une question de timing, de confiance, d’alliance thérapeutique à cultiver. Et ça, on ne peut pas le forcer.
Le plus difficile, c’est souvent d’ouvrir la porte. Même quand tout est en place, même quand les ressources existent, c’est très personnel de décider de commencer une thérapie. Je pense qu’il y a deux raisons principales qui amènent à travailler sur soi. La première, c’est quand on y est contraint, quand on arrive à un point où on n’a plus vraiment le choix, c’est ce que j’ai vécu en fin de carrière. La deuxième s’inscrit dans une logique de progression, avec l’envie de devenir meilleur et de continuer à évoluer.
Après un match, vous parlez aussi d’un besoin très fort de «redescendre» émotionnellement.
Oui, c’est quelque chose dont on parle très peu dans le sport. Après un match, surtout quand l’intensité est forte, l’adrénaline met énormément de temps à redescendre. Sur ma fin de carrière, c’était même devenu très compliqué. Je me souviens d’un match à Langnau: sur le trajet du retour jusqu’à Genève, j’ai passé plus de trois heures à écouter la musique d’«Avatar» pour essayer de me calmer. Mon corps était encore en tension, encore chaud, et il a fallu du temps pour revenir à un état normal.
Beaucoup de sportifs ressentent ce besoin de décompression après les matchs. Et parfois, cela passe par l’alcool. Je suis passé par là aussi. Ce n’est pas forcément une bonne solution, mais c’est une réalité.
J’ai essayé de mettre en place plusieurs choses. Ce qui a le mieux fonctionné pour moi, c’est la méditation régulière, avec des exercices de respiration, comme dans la méthode Wim Hof. J’ai aussi testé les bains froids et essayé de mieux comprendre ce qui me faisait du bien ou non, par exemple, éviter le café, parce que je sais que je suis quelqu’un d’assez stressé. Après les matchs, j’avais aussi besoin de bouger: je sortais marcher, parfois longtemps, j’écoutais de la musique, des sons de type «delta waves». A un moment, j’ai même eu ce rituel de sortir mon chien en t-shirt en plein hiver, pour refroidir le corps, parce que, sinon, je n’arrivais pas à dormir. Je pense que chaque petite chose qu’on arrive à mettre en place, même simple, et qui nous fait du bien, est déjà une victoire.
Au Graap, nous défendons l’idée qu’il n’y a pas de santé sans santé mentale. Est-ce que cela résonne avec votre parcours?
Oui, complètement. Dans le sport, quand une blessure arrive, on parle souvent de fatigue ou de malchance. Mais qu’est-ce qu’il y a derrière? Qu’est-ce qu’il y a vraiment? Il y a presque toujours quelque chose: du manque de sommeil, des regrets, des non-dits…
Dans quoi choisissez-vous de mettre votre énergie aujourd’hui?
Quand on a fait du hockey toute sa vie, ce n’est pas simple de se rediriger. J’ai commencé la compétition vers 11 ans et, entre cet âge-là et mes 28-29 ans, il n’y a eu que le hockey. Quand tout s’arrête, finalement, tout devient possible. Un de mes anciens coéquipiers utilisait une image que je trouve très juste: c’est comme en montgolfière, on lâche les sacs de poids, on lâche du lest, on s’envole… et d’un coup, il y a mille possibilités. Au début, j’avais envie de faire plein de choses, j’ai même fait un stage dans une banque. Aujourd’hui, ce qui me motive vraiment, c’est d’accompagner les sportifs sur la dimension mentale. Avec mon ami Sacha, nous développons un projet d’accompagnement mental pour les sportifs (voir encadré). L’idée est de proposer une co-intervention, c’est-à-dire d’associer son expertise clinique et la mienne, en tant qu’ancien athlète. J’ai d’ailleurs deux formations de coaching mental en cours, justement dans cette optique. Pour l’instant, on est encore en phase de test, mais l’idée, c’est vraiment de pouvoir accompagner les sportifs à différents moments: en prévention, en préparation mentale, ou simplement en étant une oreille attentive dans des périodes plus compliquées
E.H.
“Quand tout s’arrête,
finalement tout devient possible»
«Mind the Gap: sport et mental»
Avec son ami psychologue Sacha Popovic, Gauthier Descloux a lancé «Mind the Gap», une série de podcasts diffusés sur Spotify ou Youtube. Ils y invitent des athlètes, principalement issus du sport romand, pour discuter ouvertement de leur parcours, de la pression du haut niveau et de ce qui se passe souvent en coulisses. Le podcast s’inscrit dans un projet plus large d’accompagnement des sportifs basé sur une co-intervention: croiser l’expérience d’un ancien athlète et l’expertise clinique d’un psychologue. L’objectif est d’aider les sportifs à mieux comprendre et gérer le stress, les émotions et les moments difficiles de leur carrière. Passionnés de sport, mais surtout passionnés par l’humain, ils cherchent à comprendre ce qui se cache derrière les performances.