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Quand le sport devint récréatif

A partir des années 1990-2000, la souffrance maîtrisée dans le sport s’estompe au profit de la notion de bien-être. 

Le sport n’a pas toujours été une activité à part entière, se suffisant à elle-même. Au XVIIIe siècle encore, il était courant de considérer que les paysans, l’écrasante majorité de la population, utilisaient suffisamment leur corps. C’est lorsque le sport est entré dans le champ des loisirs que la marche, par exemple, a pris ses lettres de noblesse.

Au départ, le sport était pour les élites. Dans les grandes lignes, il aura fallu attendre la fin du XIXe siècle pour que le sport individuel se démocratise, et pour qu’il commence à toucher les classes moyennes, puis populaires. Le sport sous forme de jeu d’équipe est une autre histoire, et la paternité en est plus discutée. La nécessité d’avoir des populations suffisamment en forme pour servir de soldats durant les guerres d’empire et l’industrialisation a aussi eu un fort impact. Les soldats bri tanniques, ouvriers dénutris, n’avaient aucune chance face aux riches paysans, bien nourris, pendant la guerre des Boers, en Afrique du Sud. Les mouvements médicaux hygiénistes réclamèrent donc, et ce dans tous les systèmes coloniaux et impériaux, un corps national plus puissant. Cela se f it par l’éducation physique et sportive à l’école obligatoire. La course à pied s’est développée au dernier tiers du XXe siècle. Courir, dans le vide, était incongru, à l’époque. Dans un monde où être pressé était synonyme d’une mauvaise maîtrise de son temps, où un gentleman ne courait pas, pourquoi faire du running? Et pourtant, la pratique a explosé dans les années 1990, suivant de peu le succès phénoménal de l’aérobic dans les années 1980.

PUISSANCE

A la fin du XIXe, le corps se devait déjà d’être musclé depuis un siècle. Le corps gras n’était plus symbole de puissance dans une société d’abondance – la croyance en la méritocratie et en des self-made men est passée par là –, mais de laisser-aller, de manque de volonté, d’impuissance. De nos jours, le contrôle sur sa vie et son entourage, la réus site ou la prise en main individuelle passent désormais par le sceau du corps. Fuselé pour les femmes, musclé pour les hommes. Il s’agit de rester jeune, c’est-à-dire svelte et en forme. Pour le sociologue Quentin Froment, la progression du sport n’est pas tant le fait d’une société sédentaire ayant besoin de s’activer que celui d’une société de plus en plus hyperactive, où patrie, religion et famille ne sont plus des marques d’autorité supérieures, où le laisser-aller est inacceptable. La performance deviendrait synonyme de liberté, en même temps que de progrès et d’amélioration de soi.

SOUFFRANCE

Au départ, le sport, c’était la souffrance, l’effort, le dépassement de soi, des valeurs dites masculines. Dans un deuxième temps, à partir des années 1990-2000, l’idéal de souffrance maîtrisée incluse dans le sport s’estompe au profit de la notion de bien-être, y compris mental. La première raison de faire du sport commence à comprendre la notion de plaisir. Le running traverse les barrières de genre. Si en salle de musculation, l’espace de lever de poids est tendanciellement réservé aux hommes, pendant que les femmes doivent se contenter de ce qui touche au cardio, le running est ouvert à toutes et tous. C’est aussi une discipline dans laquelle le matériel est peu onéreux, permettant en théorie à toute personne capable de s’acheter des chaussures de le pratiquer. Dans les faits, il y a la question du temps à allouer à une activité sportive. De plus, seuls les corps déjà fins sont réputés avoir le droit de s’afficher publiquement en train de pratiquer une activité sportive, sans quoi, le risque de ridicule est grand.

                                                                                                     I.D.


Courir, pourquoi?


Les enfants courent. Avant la puberté, courir, c’est effectivement la liberté. C’est aussi être pressé. C’est l’absence de contrainte face à un corps déficient. Cela se fait par pur plaisir. Les ados marchent, traînant davantage des pieds. Courir, c’est beaucoup moins cool. Les adultes qui courent font du running. Ils ne se rendent pas quelque part en courant. Ils allouent un temps spécial à l’exercice physique, plutôt que de l’inclure dans l’activité quotidienne. Mais courir en bleu de travail ou en costume trois pièces n’est pas valorisé. En revanche, avec un équipement indiquant au quidam qu’on est en pleine session de sport est socialement accepté. Ce serait fabuleux de courir comme un enfant: pour le fun. 

I.D.