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Psychologie du sport:
des outils de résilience

Mattia Piffaretti intervient auprès d’athlètes de haut niveau et de jeunes talents. — © DR

Spécialiste en psychologie du sport FSP, docteur en psychologie, Mattia Piffaretti est formé en thérapie cognitivo-comportementale et en pleine conscience. Depuis près de trente ans, il accompagne des adolescents et des adultes dans des contextes médicaux et sportifs, notamment au Swiss Olympic Medical Center du Groupe VidyMed à Lausanne. Echange.

La préparation mentale a pris de l’importance dans le monde du sport. De plus en plus d’athlètes consultent des psychologues. Une occasion pour eux de se constituer une série d’outils pouvant les soutenir sur la durée. Des outils qui peuvent d’ailleurs être appliqués par tout le monde.

« Diagonales»: Pouvez-vous décrire votre parcours?

Mattia Piffaretti: J’ai commencé mon parcours en psychiatrie hospitalière et au Centre de médecine d’exercice du Service de santé de la jeunesse à Genève, et j’ai fondé en 1997 AC&T Sport Consulting. Aujourd’hui, j’interviens auprès d’athlètes de haut niveau et de jeunes talents. J’enseigne aussi à l’Université de Fribourg, tout en supervisant des psychologues du sport en formation. Si je devais résumer: je me situe à la croisée de la clinique, de la formation et de la performance, avec toujours la santé mentale comme fil rouge. 

Est-ce que vous pouvez expliquer ce qu’est la psychologie du sport?

La psychologie du sport, c’est avant tout un corpus de connaissances scientifiques où le lien entre le psychisme et l’activité sportive est étudié, que cette dernière soit compétitive ou non… et aussi l’inverse: comment le sport agit sur le fonctionnement psychique. C’est une science à part entière, sur laquelle se sont construites des stratégies d’optimisation qu’on appelle souvent la préparation mentale. L’idée, c’est de comprendre comment les facteurs psycho logiques influencent à la fois le bien-être et la performance, un peu comme un tableau de bord invisible qui conditionne la façon dont l’athlète utilise ses ressources physiques et techniques.

Quelle est la place de la santé mentale dans le sport de haut niveau?

Elle est centrale. La santé mentale n’est pas un luxe, c’est une condition de la performance durable. Le sport de haut niveau expose l’athlète à une pression énorme: sélection, exposition médiatique, blessures, transitions de carrière.

Sans un socle solide, l’athlète s’épuise. Pour moi, la santé mentale doit être intégrée au système: formation des entraîneurs, dispositifs de prévention, culture des fédérations. Le CIO montre la voie avec un dispositif mis à disposition des athlètes autour des Jeux. Cela a été le cas à Milano Cortina. Cela fait figure d’exemple, afin qu’en cascade, cette facette de la réalité de l’athlète soit développée dès le début de son parcours sportif.

La santé mentale est-elle un sujet tabou dans le monde du sport, et en particulier chez les athlètes de haut niveau?

Oui, cela a longtemps été – et reste encore en partie – un sujet tabou. La représentation dominante de l’athlète, sur tout au plus haut niveau, est celle d’un surhomme ou d’une surfemme: fort-e, résilient-e, toujours positif-ive, presque invulnérable. Dans cette logique, toute difficulté psychique est souvent perçue comme une faiblesse, quelque chose qu’il faudrait cacher. Les prises de parole d’athlètes de premier plan comme Naomi Osaka, Simone Biles ou Michael Phelps ont joué un rôle majeur. Elles ont permis de sensibiliser le milieu du sport et de libérer la parole. Aujourd’hui, on observe clairement plus d’ouverture, tant chez les athlètes que chez les entraîneurs, même si du chemin reste à faire.

Comment le sport influence-t-il la santé mentale?

De manière générale, l’influence du sport sur la santé mentale est positive. Le sport peut être un puissant facteur de résilience, de confiance en soi, d’épanouissement personnel. Il favorise aussi le sentiment d’appartenance à un groupe et l’expression de soi. Mais – et c’est essentiel – cela vaut surtout lorsque la pratique est structurée, de façon à satisfaire certains besoins fondamentaux: le besoin d’autodétermination, le besoin de compétence et le besoin d’appartenance. Quand ces besoins sont respectés, le sport nourrit. Quand ils ne le sont pas, il peut au contraire devenir un déclencheur d’émotions négatives: dévalorisation, honte, sentiment d’inadéquation, doute, peur. A long terme, ces expériences stressantes peuvent fragiliser la santé mentale et favoriser l’apparition de troubles comme l’anxiété, la dépression ou le burn-out, ainsi que des troubles du comportement alimentaire ou encore des troubles du sommeil.

Quelles difficultés psychologiques les athlètes professionnels rencontrent-ils pendant leur pratique?

Les athlètes de haut niveau sont confrontés à une forte demande psychique. Exposition médiatique, pression de la performance, isolement, précarité financière pour la majorité, charges émotionnelles intenses… Tout cela exige un mental particulièrement solide, capable de maintenir un équilibre. Si, en plus, l’athlète ne dispose pas d’outils de préparation mentale et de régulation émotionnelle, les ressources internes peuvent rapidement s’épuiser, ce qui augmente le risque de difficultés psychologiques.

Quelles techniques de préparation mentale enseignez vous pour la compétition?

L’entraînement des aptitudes mentales est aujourd’hui un pilier à part entière de la préparation sportive. C’est avant tout un travail de prévention, idéalement à commencer dès l’adolescence, dans un contexte de groupe ou lors d’un accompagnement individuel. Souvent, les demandes émergent à des moments charnières: blessure, blocage de performance, désélection. Ce sont des périodes difficiles, mais aussi de véritables opportunités de développe ment intérieur. Chez les athlètes de haut niveau, le travail mental est indispensable pour intégrer et exprimer pleinement le potentiel physique, technique et tactique déjà entraîné. Les outils utilisés s’inspirent notamment de la thérapie cognitivo-comportementale (TCC), mais aussi de la mindfulness, de l’approche systémique et des approches psychocorporelles.

Pouvez-vous donner un exemple de préparation mentale d’un athlète professionnel?

Un cas typique, c’est celui d’un athlète qui revient après une blessure. Physiquement, tout va bien, mais mentalement, il reste une peur, un frein invisible. On tra vaille alors sur les pensées automatiques, la peur d’une rechute, le doute. On utilise des outils de TCC, de visualisation, parfois de pleine conscience, pour réapprendre à faire confiance au corps. L’objectif est simple: enlever ce frein à main psychologique, pour que le potentiel déjà entraîné puisse s’exprimer.

Comment la pleine conscience aide-t-elle à gérer le stress?

La pleine conscience apprend à observer son stress plutôt que de s’y noyer. Dans le sport, le mental anticipe beau coup: le résultat, l’erreur possible, le regard des autres. La pratique ramène à l’instant présent, à la respiration, aux sensations. Cela crée un espace entre l’émotion et la réaction. Et dans cet espace, l’athlète retrouve une forme de liberté, lui permettant de passer de la réactivité à la réponse au stress.

Les compétences acquises par le sport sont-elles transférables dans d’autres domaines?

Oui, sans aucun doute. Les compétences mentales développées par la pratique sportive sont hautement transférables, moyennant quelques ajustements, vers la formation, la vie professionnelle ou la sphère privée. Gestion du stress, fixation d’objectifs, discipline, travail en équipe, organisation, planification… Ce sont des compétences transversales qui font souvent la différence bien au-delà du terrain, que les sportifs emportent avec eux comme une boîte à outils. C’est valable quel que soit le chantier.

Comment maintenir la pratique sportive en cas de trouble psychique?

Chaque trouble de la santé mentale nécessite une analyse personnalisée, à la fois de la situation individuelle et du réseau de soutien dans lequel la personne évolue. La psychologie du sport propose des protocoles qui aident à installer des routines et des habitudes, véritables piliers de résilience, même en période de fragilité. Dans ces situations, le soutien psychologique est fondamental, pour éviter que l’athlète ne se retrouve seul face à la crise.

Comment le sport peut-il renforcer la résilience chez une personne vivant avec un trouble psychique?

Dans mon expérience de près de trente ans, le trouble psychique est souvent un signal précieux. Il révèle un besoin non exprimé, un environnement inadéquat, ou un déséquilibre intérieur longtemps ignoré. Le travail en profondeur avec un-e psychologue du sport permet alors de transformer cette épreuve en levier de développement: se reconnecter à ses motivations, s’aligner, améliorer sa communication et dépasser l’obstacle avec plus de maturité et de solidité.

D.M.

“Le sport peut être un puissant facteur de résilience, de confiance en soi, d’épanouissement personnel»

Quelques notions

Approche cognitivo-comportementale – La thérapie cognitive repose sur l’idée qu’une personne peut agir sur ses pensées et ses idées, ainsi que sur son comportement, son expérience et ses émotions.

Mindfulness – La pleine conscience consiste à porter son attention sur le moment présent, sur soi et son environnement, en percevant le rythme de ses pas, le goût des choses, pour un rapport au monde plus serein.

Approche systémique – La thérapie systémique vise à comprendre les personnes non seulement au niveau individuel, mais aussi dans une perspective globale prenant en compte les groupes dont elles font partie et le milieu dans lequel elles évoluent.

Approches psycho-corporelles – L’approche psychocorporelle s’intéresse au corps afin de mieux comprendre le psychisme et de libérer les émotions enfouies, en partant de l’idée que les souvenirs douloureux peuvent s’inscrire dans le corps durablement.

 L. E