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Timea Bacsinszky – Championne de tennis
La championne de tennis Timea Bacsinszky a terminé sa carrière professionnelle en 2020. Elle a su se reconvertir dans l’enseignement de sa discipline. Elle témoigne à l’occasion des 20KM de Lausanne, où le Graap sera à l’honneur.
Vous avez mis fin à votre carrière professionnelle en 2020. Qu’est-ce que cela implique mentalement de passer d’un rythme de joueuse de haut niveau à autre chose?
Quand j’ai mis fin à ma carrière, je savais que le rythme allait être complètement différent. C’était une décision prise en toute conscience. Et c’était peut-être aussi ce rythme, justement, qui ne me convenait plus.
J’ai pris ma décision pendant le covid. Le contexte m’a donné le temps de me poser des questions: «Est-ce que j’étais prête à continuer avec ce rythme de vie effréné? Est-ce que j’étais OK de ne pas être là pour des anniversaires, pour des mariages, pour des naissances, de voir très peu ma famille? Ou ce manque était-il devenu trop grand?
J’ai eu la chance d’avoir assez de temps de réflexion. Et souvent, c’est ce qu’on n’a pas durant une carrière; on se dit: «Le temps passe, il faut continuer». A cause de la pandémie, le circuit était fermé. Et quand il a repris, sans public, avec les nombreuses restrictions, j’ai réalisé que je ne voulais pas vivre mes dernières années de professionnelle dans cet environnement-là. Donc je me suis dit: «Je crois que je suis prête».
Quelle place a le sport dans votre vie aujourd’hui?
J’enseigne le tennis. Je ne pensais pas du tout que j’allais rester dans ce sport, mais j’aime bien cet adage: «Choisis un métier que tu aimes et tu ne travailleras aucun jour de ta vie». Pour l’instant, cela reste finalement proche de mon ancien métier, tout en étant dans le partage avec les gens.
Ce qui est intéressant, c’est qu’on doit beaucoup être à l’écoute, en tant qu’enseignant. Inconsciemment, on devient un peu comme un soignant: des personnes se livrent parce qu’elles ont peut-être la tête trop chargée, des problèmes familiaux ou autres. Il ne s’agit pas uniquement de prendre un panier de balles et de les lancer. Il y a une vraie richesse, une vraie communication.
Vous dites que les gens se livrent sur le court. Il y a un lien, selon vous, entre le fait de bouger et le fait de parler?
Il y en a qui viennent pour se défouler sur le terrain. D’autres parce que je reste, pour eux, une personne neutre avec laquelle ils partagent un sport — les conversations sont peut-être plus légères, plus faciles. Et il y en a qui me posent des questions par rapport à mon expérience de vie, à la manière dont j’ai réagi, dont j’ai pu faire face. Beaucoup me parlent de résilience. Ils me demandent de partager mes expériences pour qu’ils puissent peut-être en tirer quelque chose de positif.
Il m’est arrivé une fois de dire à quelqu’un: «On va poser la raquette, viens, on va marcher». Parce qu’il n’était plus du tout d’humeur à jouer, tout ce qui était émotionnel prenait trop le dessus. Je lui ai dit: «Cette heure est pour moi, ce n’est pas grave. On est allés se balader durant 45 minutes au bord du lac et on a discuté de tout et de rien. Créer ainsi des liens humains, c’est quelque chose que je trouve absolument fabuleux dans mon métier.
Dans votre carrière, vous avez dû gérer des blessures, des défaites, des moments où le corps ne suivait plus. Corps et tête sont-ils vraiment liés?
Nous restons des êtres humains avec nos problèmes quotidiens – un conflit familial, des tensions financières, je ne sais pas. Les gens nous voient jouer sur les plus grands terrains du monde. Mais ils ne savent pas vraiment ce qui peut se passer dans la tête des joueurs… Il y avait des jours où j’étais consumée de l’intérieur par quelque chose. Evidemment, je ne peux pas le crier sur le terrain. Donc il faut réussir à faire un switch-off et se concentrer sur le moment présent.
Un de mes anciens coachs m’avait dit avec simplicité: «Tu vas jouer contre Serena Williams» – pour moi, la meilleure joueuse de tous les temps. Et il ajoutait: «Cette personne a deux bras, deux jambes, c’est une femme comme toi. Tu ne sais pas si cette semaine elle a ses règles, si son copain l’a quittée, si sa maman vient d’apprendre qu’elle avait une pneumonie. Tu joues contre un être humain avec tous ses problèmes». Cela m’a toujours aidée, et j’essaie de le transmettre à mes élèves.
Les sportif-ives de haut niveau sont parfois perçu-e-s comme des «machines». Est-ce que cette image vous a déjà pesé?
Nous ne sommes pas des machines, au contraire. Nous avons peut-être une capacité de résilience qui est un peu plus développée, peut-être que nous sommes un peu plus entêtés. Et pour certain-e-s, il y a l’ego aussi. Et puis la chance joue un rôle également: l’environnement, les aides. Il y a beaucoup de choses qui entrent en ligne de compte.
On entend souvent «le mental fait tout» dans le sport. Vous y croyez vraiment, ou c’est un raccourci?
Si je devais me représenter la vie sur un papier, je dessinerais des courbes. Parfois, la ligne descend, descend encore, mais, à un moment donné, elle remonte. Je surfe sur cette courbe, parce que j’ai déjà expérimenté le fait que, à bientôt 37 ans, quand on est au plus bas, cela finit toujours par aller mieux. Et quand cela remonte, j’essaie de rester le plus longtemps possible sur cette vague haute.
A votre avis, pourquoi est-ce que dans le sport – et ailleurs – on a encore du mal à admettre quand ça ne va pas?
Ne pas oser parler de ce qui ne va pas, c’est parfois lié à l’éducation des gens qui pensent: «Si je parle à quelqu’un, c’est que je suis faible». Au contraire, si on parle à quelqu’un, pour moi, c’est une force. C’est qu’on a réussi à faire de l’introspection et qu’on le fait pour aller mieux, pour mettre toutes les chances de son côté, pour évoluer en tant qu’être humain, pas uniquement en tant que sportif.
J’ai des parents qui viennent de Hongrie et de Transylvanie. Aller chez un psychologue, pour eux, ce n’est pas concevable. Ils sont nés juste après la guerre, sous le communisme – on ne pouvait pas se plaindre. J’ai un peu grandi avec cela: je n’ai pas le droit de me plaindre, parce que c’était pire avant. Mais j’ai réalisé, quand j’ai fait une psychothérapie pendant un certain nombre d’années, que j’avais aussi le droit d’avoir des faiblesses, et le droit de dire: «Là, je ne me sens pas bien». Faire le pas de parler, c’est juste énorme. Après, cela peut être une fois, ou peut-être 2000 fois, mais juste déjà parler, c’est une porte qui s’ouvre pour aller mieux.
Un message pour les participants aux 20KM, au-delà du chrono?
Déjà, s’inscrire à n’importe quelle compétition – que ce soit pour la gagne ou juste pour participer — c’est très valorisant. C’est souvent un défi pour soi-même. Et quoi qu’il arrive, le sport, c’est bon pour la tête, c’est bon pour le corps. ’Cela fait du bien de se sentir capable d’atteindre la ligne d’arrivée.
Je les félicite et leur souhaite de profiter de ce moment, que ce soit un moment de bonheur. Il y a des personnes qui n’ont malheureusement pas la possibilité de courir. Donc il faut se dire: «Là, je suis vivant, je suis en train de courir». Il faut profiter de chaque instant. Participer, c’est déjà une victoire.
Au Graap, on défend l’idée qu’il n’y a pas de santé sans santé mentale. Cela vous parle?
Oui, bien sûr. Parfois, il y a des personnes, on le voit physiquement, qui n’ont pas l’air en pleine forme. A l’intérieur, il y a peut-être quelque chose qui ne va pas très bien, la personne n’est pas en paix. Je dirai que l’objectif est d’être en accord avec soi-même. Une personne qui est bien dans sa tête, bien dans sa vie, rayonne. Dans mon entourage, il y a des personnes qui dégagent une aura incroyable. Dans ces cas-là, on sent vraiment que la personne est juste bien dans sa tête et dans son corps.
Pourquoi entrer forcément dans des moules? Il faudrait plutôt se poser la question: «Qu’est-ce qui me rend heureux? Je suis sur cette planète pour un temps défini, donc je fais les choses pour moi.» Il est bon aussi de vraiment sentir qu’on est en accord avec soi-même, par rapport à ce qu’on dégage et par rapport à tout ce qui se passe à l’intérieur de soi.
A.L.B