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Du vécu à l’expertise: la force du témoignage partagé

Les pratiques professionnelles des secteurs de la santé, du social et de la formation s’ouvrent progressivement à la reconnaissance et à l’intégration des savoirs expérientiels des personnes vivant avec un trouble psychique. Retour sur la formation de témoins dispensée au Graap-Fondation.


Initialement né de rencontres informelles entre des personnes vivant avec un trouble psychique et des proches, le Groupe romand d’accueil et d’action psychiatrique (Graap) est devenu un acteur reconnu de la santé mentale en Suisse romande, depuis sa création en 1987. Au-delà de sa mission d’accueil et de lutte contre la stigmatisation, le Graap, qui est aujourd’hui
une fondation, a été pionnier dans la promotion du savoir expérientiel des usager-ère-s. Au coeur de cette mutation, la figure du témoin joue un rôle pivot. En osant mettre des mots sur son parcours, ce même témoin transforme une souffrance personnelle en une connaissance partagée, offrant aux professionnel-le-s une compréhension nouvelle de sa réalité.

 Une témoin formée, qui, lorsqu’elle intervient auprès de jeunes médecins, leur dit volontiers: «Je suis une personne normale. Comportez-vous avec moi comme vous le feriez avec n’importe qui d’autre.»

PROJET PILOTE
Les témoins du Graap répondent à de fréquentes
sollicitations émanant de divers organismes des domaines de la santé, du social, de l’enseignement ou des médias. Ils interviennent également lors d’événements tels que des tables rondes, des conférences ou des congrès. Jusqu’en 2024, l’accompagnement des témoins s’appuyait essentiellement sur une préparation individuelle avec un-e professionnel-le et sur un débriefing après l’intervention.

La volonté de répondre de manière ciblée aux demandes – alliée à la conscience du fait que livrer son parcours personnel demeure un acte courageux et complexe –, nous a conduit-e-s à développer un projet pilote de formation de base. Ce cursus a été conçu pour permettre aux témoins de structurer leur récit, de définir leurs propres limites et d’apprivoiser l’émotion face à un public.

«Je n’ai pas encore d’expérience, mais je ressens un
besoin de suivre la formation pour ne pas ressortir d’un
témoignage en ayant eu l’impression de lâcher quelque
chose et de me sentir démunie après.» – «Je désire réussir à mettre des mots sur ma souffrance et mon ressenti.» Ce projet s’articule autour de trois axes fondamentaux: l’inclusion de la personne concernée dès la conception de la formation, le développement de compétences spécifiques et la création d’un groupe d’échange entre pair-e-s. Cette dynamique collective cherche à offrir un cadre sécurisant et valorisant, permettant à chacun-e de transformer son vécu en une expertise partagée, portée par la force du groupe, avant de s’exposer au regard du public. «J’ai besoin d’acquérir un sentiment de sécurité avant de
me lancer dans la pratique.» – «Un témoignage n’est jamais faux: c’est notre création, et il est une partie de nous.»

DÉROULEMENT DE LA FORMATION
Dans l’optique d’associer intimement les personnes
concernées à l’éclosion de ce projet pilote, une témoin
confirmée a apporté son expertise dès la conception, puis dans l’animation et l’évaluation du cursus. Pour habiter pleinement son rôle de paire formatrice, elle a bénéficié d’un accompagnement sur mesure aux méthodes d’enseignement pour adultes, par la chargée de formation. Elle a également conçu un support de cours vivant, illustré par une autre personne concernée. Douze participante-s touché-e-s par la maladie psychique et animé-e-s par le désir de transmettre leur expérience, ont été rencontrée-s lors d’entretiens approfondis. Ces échanges ont permis de recueillir leurs besoins et de confirmer leur motivation à s’engager dans ce processus. Une fois les modalités définies, une approche immersive a été privilégiée: la théorie s’est révélée à travers des mises en situation et des jeux de rôles. En fin de parcours, une évaluation en plénière (réunissant tous les participants) a ouvert la voie à une analyse des pratiques. 

En 2024, la première volée a pris son envol. Les 12
participant-e-s ont suivi un programme réparti sur quatre après-midi, ponctués de pauses essentielles pour respecter le rythme et les ressources de chacun-e (fatigue, mémoire, besoin de mouvement). L’apprentissage par l’expérience a été au coeur du projet. A titre d’exemple, une mise en situation avec une journaliste volontairement «féroce» a permis de se confronter, en toute sécurité, aux réalités parfois abruptes du terrain. «Ce que j’ai apprécié dans la formation, c’est qu’on nous a donné des outils pour nos interventions. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas eu de mauvaises expériences. Quand, dans les jeux de rôles, ça se passait mal, que la situation devenait catastrophique et que j’avais envie de partir, nous avons pu débriefer ensemble la situation jouée, en mettant des mots sur notre ressenti.»


INTÉRÊT SOCIÉTAL GRANDISSANT
En 2025, les témoins ont approfondi leurs connaissances grâce à une formation continue centrée sur l’analyse des pratiques. Chaque rencontre suivait un rituel rassurant: partager le ressenti des interventions passées, cultiver les points forts, ajuster la clarté du message et organiser ensemble les futures sollicitations. Les axes de travail ont privilégié la structure du récit et la gestion des émotions.
Grâce à la complémentarité des participant-e-s, chacun-e reste maître de ses choix, sans aucune pression. «J’ai repoussé mes frontières intérieures en livrant mon témoignage de personne aidante et concernée. La formation et la présence de la chargée de formation m’ont permis d’apprivoiser l’intimidation du micro. Sans ce cheminement, je n’aurais jamais imaginé porter ma voix sur les ondes.» En 2026, cette dynamique se déploie avec la force d’un collectif soudé, capable de répondre avec sérénité à un intérêt sociétal grandissant. «Témoigner à plusieurs allège le stress ressenti et nous aide à rester dans la thématique afin de porter, de manière plus large, le message que nous voulons transmettre.»

VERS UN RÔLE DE PAIR-E-S FORMATEUR-TRICE-S
Ce projet, né d’une volonté de partage, a d’abord permis de consolider la place des témoins, dont la parole de terrain est essentielle pour éclairer le parcours de rétablissement. «Témoigner d’un trouble psychique, c’est aussi donner de l’espoir aux autres.»
Au-delà de ce partage de vécu, une étape constructive
consisterait à accompagner ces personnes vers un rôle
de pair-e-s formateur-trice-s. Ces dernier-ère-s ne se
contenteraient plus de témoigner, mais participeraient pleinement à la conception, à l’animation et à l’évaluation des modules de formation destinés à divers professionnel-le-s. Une future témoin a comparé, avec justesse, la psychiatrie et la gynécologie pour choquer les esprits. Dans les deux spécialités médicales, les soignants entrent dans l’intimité du patient qui n’arrive pas toujours à dire: «Il y a trop de monde autour de moi, je ne me sens pas bien.» Une telle co-construction cherche à enrichir les échanges en y apportant des éléments inédits. L’intention est d’offrir aux
personnes concernées des outils de pédagogie pour adultes adaptés à leur rythme et à leurs connaissances préalables, dans un esprit de «sur-mesure». A travers ces réflexions, le Graap-Fondation aspire à devenir un centre de compétences dédié à la formation et à l’accompagnement de témoins et, dans un deuxième temps, de pair-e-s formateur-trice-s. L’idée serait de proposer un pôle de référence capable d’offrir un cadre éthique et sécurisant, tant pour les personnes concernées que pour les institutions souhaitant intégrer cette expertise comme un pilier de formation professionnelle. Comme l’a noté Mirela Bera, la chargée de formation, ainsi qu’une témoin formée, il s’agit aussi de réfléchir à une préparation sous forme de cours de base pour les personnes qui font appel aux témoins, notamment les médias, afin de les sensibiliser à l’impact que représente un témoignage pour la personne qui s’exprime.

J.B. et M.B.