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La dépendance affective:
une addiction sans substance

La dépendance affective est un trouble du comportement qui se manifeste par une forme d’attachement excessif à une tierce personne. Elle entraîne des comportements compulsifs et des souffrances émotionnelles similaires à celles des addictions aux substances.

Mains qui sont liées par des fils.

Il arrive que la personne touchée par la dépendance affective préfère maintenir une relation toxique, plutôt que risquer de la voir se terminer.


Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la dépendance affective ne se limite pas à la relation de couple, elle peut aussi s’exprimer avec les amis, les enfants, les collègues, et plus encore.

Elle se caractérise par des comportements autodestructeurs et des traits de caractère qui se traduisent par une grande difficulté à amorcer et à maintenir des relations affectives saines.

Bien que la dépendance affective ne soit pas répertoriée comme diagnostic dans les classifications officielles («DSM-5», «CIM 10») et ne doive pas être assimilée aux troubles de l’attachement de l’enfance, ni au trouble de la personnalité dépendante – qui figure, lui, dans les deux manuels –, elle a de similaire le fait qu’elle se développe souvent chez les individus issus de familles dysfonctionnelles.

L’APPROBATION D’AUTRUI
L’enfant qui a grandi dans un milieu marqué par un manque de communication et d’affection, par la violence, l’alcoolisme, les abus ou la négligence, peut développer un sentiment de honte, d’insuffisance et, comme un moyen de survie, se mettre à vivre constamment à travers l’approbation d’autrui.

D’après les recherches de Robert F. Bornstein, psychologue américain, chercheur et professeur à l’Université Adelphi de New York, mondialement reconnu pour ses publications sur la dépendance affective, il semble qu’un traumatisme émotionnel dans l’enfance puisse engendrer des modifications épigénétiques*, laissant une empreinte sur les circuits préfrontaux et limbiques, bases neuronales des réactions émotionnelles.

LES COMPORTEMENTS
Une personne souffrant de dépendance affective a tendance à sacrifier ses propres besoins, à chercher constamment une approbation, à avoir des comportements possessifs et à vivre dans la peur permanente de l’abandon. Elle peut développer des comportements de contrôle ou de manipulation, se montrer jalouse ou exercer de la surveillance afin de maintenir ses relations.

A l’inverse, elle peut également tolérer et accepter des comportements violents et abusifs, préférant maintenir une relation dangereuse, plutôt que risquer de la voir se terminer.

Vivant dans la peur excessive d’être quittée, la personne touchée par la dépendance affective a un besoin constant d’être rassurée et de la difficulté à supporter la solitude. Dans les relations avec ses proches, son conjoint, ses enfants, ses amis, ses collègues, parfois même avec des gens qui lui sont inconnus, elle a peur de décevoir ou de contrarier, de la difficulté à dire non, une tendance à faire passer l’autre avant soi. Elle a également besoin d’une validation avant de prendre une décision et le sentiment de ne pas avoir de valeur sans le regard de l’autre.

Avant les travaux de Bornstein, la dépendance affective était souvent vue de manière simpliste, assimilée à de la passivité ou à une soumission totale. Le chercheur a renouvelé la compréhension clinique de cette problématique, en démontrant qu’il s’agissait d’un système complexe combinant quatre aspects à l’œuvre dans la dynamique de cette dépendance. A savoir: l’aspect cognitif, soit la croyance d’être vulnérable et incapable de gérer les choses seul; affectif, qui se définit par une anxiété marquée face à la perspective d’être seul ou abandonné; motivationnel, lié au besoin d’obtenir le soutien et la protection d’autrui; et enfin, comportemental, en adoptant des stratégies passives ou très actives pour maintenir le lien.

DE NOMBREUX EFFORTS
La dépendance affective est souvent liée à une fragile estime de soi. La personne doute de sa valeur et cherche dans le regard de l’autre une confirmation qu’elle ne parvient pas à trouver intérieurement. Afin d’éviter l’abandon, craint et fantasmé, la personne va adopter de plus en plus de comportements destructeurs, allant parfois jusqu’à provoquer la rupture ou le rejet tant redouté.

Par ailleurs, un parallèle avec la dépendance aux produits peut être très simplement établi: la quête d’amour et de reconnaissance du dépendant affectif le pousse à rechercher constamment sa dose d’endorphine à travers la validation d’un tiers. Cette dépendance commence au moment où l’idée de conserver le lien devient obsessionnelle au point de «changer pour plaire».

LE CIRCUIT DE L’ADDICTION
Comme dans le cas d’une dépendance à une substance, où des efforts sont déployés afin d’obtenir assez d’argent pour se procurer sa ou ses drogues, la dépendance affective demande une énergie grandissante afin de garder l’autre près de soi.

Cette addiction comportementale mobilise en outre le même circuit cérébral de la récompense (dopamine/ocytocine), avec des phénomènes de tolérance, de manque lors de la séparation et de rechute émotionnelle.

Selon le psychiatre Stanton Peele, dans son article «Love and addictions», publié à New York en 1975, «dès lors que le désir de sécurité émotionnelle prime sur tout le reste, l’addiction s’installe».

Peu importe le changement de partenaire amoureux, de cercle social, les nouvelles amitiés qui se tissent, les comportements d’une personne souffrant de dépendance affective vont continuer de s’articuler sur le même schéma et vont empirer au fil des ans, la faisant de plus en plus souffrir.

Ce qui soulage à court terme (réassurance, contrôle, fusion) aggrave le problème à long terme. La dépendance s’installe de plus en plus, la confiance en soi baisse encore, l’autonomie recule, les décisions et les émotions tournent de plus en plus autour des autres. Les peurs et les blessures émotionnelles s’intensifient!

Cette escalade progressive rend la dépendance affective extrêmement difficile à dépasser.

SE LIBÉRER DE LA DÉPENDANCE AFFECTIVE
Comme pour toute dépendance, la première étape pour se débarrasser d’un problème, c’est d’admettre que ce problème existe.

Une fois cette prise de conscience réalisée, un travail d’introspection sur des schémas de manque affectif – qui ont pu se reproduire dans toutes les relations antérieures – sera nécessaire. Puis il faudra apprendre à agir différemment par rapport à ses fonctionnements habituels, pour améliorer ses relations.

Ce type de travail peut s’effectuer dans le cadre d’une thérapie, avec un psychologue ou un psychiatre. La thérapie cognitivo-comportementale (TCC) donne de bons résultats, puisqu’elle permet à la personne d’ancrer de nouveaux modes de fonctionnements et de changer sa manière d’être en lien avec autrui. Les thérapies brèves sont préconisées si l’on redoute la pérennisation de la relation de dépendance avec le thérapeute. Aux praticiens, Bornstein recommande de renforcer les initiatives des patients plutôt que les réussites, de les aider à banaliser les échecs, de les encourager à multiplier les nouvelles activités et de demander leur point de vue propre lorsqu’ils demandent un conseil.

N.K. 

* Modification de l’activité des gènes, sans modification de la séquence d’ADN elle-même.


LES FRATERNITÉS DAA
Dans plusieurs pays du monde, des groupes d’entraide nommés DAA (pour Dépendants affectifs anonymes) permettent à de nombreuses personnes souffrant de leur fonctionnement de se rétablir et de construire une nouvelle façon d’interagir, en adoptant enfin des relations saines.

Fondée en se basant sur le modèle des 12 étapes des Alcooliques anonymes, cette fraternité créée au Québec par la Dre Nathalie C. existe depuis 1988.

Le site Internet de cette fraternité propose une auto-évaluation en 40 points permettant de répondre à la question «Suis-je dépendant affectif?»:

  1. J’ai peur de décevoir les gens
  2. Je me sens souvent coupable
  3. Je me sens responsable des autres (adultes)
  4. J’assume les problèmes des autres
  5. J’ai de la peine à dire NON
  6. J’ai tendance à faire les choses à la place des autres
  7. J’ai besoin de tout organiser
  8. J’essaye de me rendre indispensable, etc.

N.K. 

Groupes de parole DAA: https://daa-suisse.ch


Sources
«The dependent personality», Robert F. Bornstein, Guildford Press, 1993.
«Renoncer à la dépendance affective», Catherine Dupont, Editions J. Lyon, 2014.
«La dépendance affective», G. Scantamburlo, W. Pitchot, M. Ansseau, Service de psychiatrie et psychologie médicale du CHU de Liège, in «Revue médicale de Liège», 2013.